Sabrina Tanquerel, Enseignant-chercheur en Management des Re - Republié ici le Dimanche 13 Mai 2018

Mouvement #BalanceTonPorc : ce qu’en disent les étudiants




file-20180509-34038-nzghuv.jpg?ixlib=rb-De #MeToo à #WeTooGether... Affiches appelant au Rassemblements en soutien aux victimes de harcèlement sexuel en octobre 2017. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY

Cela fait maintenant six mois que le hashtag #BalanceTonPorc, version française du planétaire #MeToo, s’est propagé sur les réseaux sociaux à la suite du scandale Harvey Weinstein. Depuis, près de 850000 messages ont été postés sur les différentes plateformes, dénonçant de façon quasi-cathartique toutes les violences faites aux femmes.

Cette propagation virale a d’abord inspiré de la révolte, de la compassion, un élan de soutien aux femmes victimes, en passant par du rejet et des positions plus nuancées (par exemple, la polémique autour de la « liberté d’importuner »).

En plus de la libération de parole que ce mouvement a massivement générée (les plaintes pour violences sexuelles sont en hausse en France depuis six mois), il a eu le mérite de mettre en lumière que les femmes victimes de harcèlement ne sont pas des cas isolés : le nombre de témoignages est la démonstration que nous n’avons pas affaire à des déviances marginales mais bien à un fait social (cf Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1894), révélateur de comportements de domination persistants et d’une société encore pétrie de traditions patriarcales et qui peine à se renouveler.

Une étude auprès de la génération réseaux sociaux

Parce que ce mouvement a émergé sur les réseaux sociaux et qu’il est le révélateur d’une conception classique des rapports entre les femmes et les hommes, nous nous sommes intéressés à ce que pensaient les jeunes étudiants de ce phénomène en tentant de comprendre quels étaient les réactions, ressentis et interrogations qui avaient émergé suite à cette libération de parole très médiatisée. Nous nous sommes entretenus avec une trentaine d’étudiants de M1/M2 d’une école de management en les laissant s’exprimer librement sur cette question.

Pour la majorité des étudiants interviewés, il s’agit plutôt d’un mouvement positif : une parole qui se libère sur un sujet tabou et longtemps passé sous silence. Frédéric s’exclame :

« C’est une prise de conscience collective parce qu’avant, c’était du silence, un tabou. Le sexisme est intégré, banalisé, souvent inconscient. »

Blandine ajoute :

« Si cela permet à des personnes de pouvoir s’exprimer et de sensibiliser les institutions pour mieux prendre en compte les victimes, alors tant mieux ! », précisant « qu’il s’agit là d’un sujet sensible et complexe, et cette histoire est une prise de conscience générale pour trouver des solutions. »

Les statistiques confirment ce « silence » évoqué par les étudiants : les violences faites aux femmes sont encore taboues en France, puisque seules 14 % des femmes victimes de violences physiques ou sexuelles osent porter plainte (Enquête Violences et rapports de genre, INED, 2015). 1 femme sur 5 déclare avoir été victime de harcèlement sexuel au travail et 70 % des cas de harcèlement sexuel ne sont pas dénoncés auprès de l’employeur. Seulement 5 % des cas ont fait l’objet d’un procès. 8 % des femmes déclarent avoir subi un comportement sexiste au travail (chiffres ANACT, 2017).

Une partie des étudiants admet qu’après un « sentiment de révolte et de dégoût envers ces prédateurs », ont succédé des pensées « plus pondérées et mesurées », dénonçant les dérives potentielles de ce mouvement, qui risque de s’apparenter à une « chasse aux sorcières ».

« C’est un peu un lynchage populaire et public, qui peut aboutir à de la délation gratuite et infondée », déclare Xavier, indiquant au passage que dans le mouvement #MeToo « on rend publique une affaire qui peut être considérée comme privée et qui peut juste renvoyer à de la drague lourdingue. »

Trois questions clés sur le débat

Mais au-delà de ces réactions spontanées, il est intéressant de voir émerger d’autres questionnements, plus profonds, qui généralement s’articulent autour de trois axes :

  • Des questionnements liés aux causes du mouvement : les étudiants s’interrogent sur ce que révèle ce mouvement sur l’organisation de notre société et l’intériorisation de certains comportements, ce que certains appellent « les antécédents » : « parle-t-on vraiment des “antécédents” de cet événement ? », demande Fabien : « Pourquoi l’homme se permet-il d’avoir ce type de comportement ? », rappelant ainsi la domination sexuelle structurelle des hommes sur les femmes, devenue aujourd’hui anachronique et incompatible avec le pouvoir, les aspirations et les droits que les femmes ont acquis ces dernières années, signalant que « la société a été trop permissive à l’égard de ces sujets, encourageant une certaine impunité ». Mais Priscilla s’interroge « Est-ce que cette affaire nous permet d’aller plus loin dans la compréhension des origines du harcèlement et du sexisme ? Je suis pas sûre… » tout en soulignant les précautions à prendre pour « arrêter de victimiser la femme, parce qu’en la victimisant, on l’infantilise et on renforce les clichés ». Ils mentionnent la persistance des stéréotypes de genre et le renforcement de ces stéréotypes par les médias et le cinéma « Regardez James Bond ! Les images véhiculées par les films sont affligeantes » regrette Chloé. « Quand on inverse les comportements sexistes ou quand on a des propos déplacés envers les garçons, ils sont choqués ! ».

  • Des questionnements liés aux conséquences de ce mouvement, « l’après » et la prise en charge des agresseurs et agressés : qu’est-ce que cela va donner en entreprise ? Que fait-on pour les personnes agressées ? Quelles sont les conséquences pour les agresseurs ? Comment sanctionner ? Sommes-nous prêts à changer nos comportements ? Autant d’interrogations sur les répercussions à long terme de ce mouvement et en quoi il doit aboutir à de vraies décisions pour agir.

  • Enfin des questionnements portant sur la nature des rapports femmes-hommes. Beaucoup de jeunes étudiants déclarent que ça les « gêne que les hommes soient considérés comme ça ! » et souhaitent se démarquer de cette catégorie d’hommes « prédateurs », montrant que les comportements individuels déviants de certains ne doivent pas être confondus avec le fonctionnement systématique de la gente masculine. Tous évoquent les difficultés à dorénavant savoir situer « le curseur » et que ce positionnement est certainement différent en fonction de si l’on est un homme ou une femme, comme l’explique Maxime « l’homme peut très bien penser, en toute bonne foi, qu’il s’est contenté de draguer ou de blaguer alors que la femme s’est sentie agressée ». Et Jérémy, étudiant en alternance, de dire « J’ose plus dire quand une collègue est classe, cela tue la relation femmes-hommes, en plus je suis de nature très tactile, donc il faut que je fasse attention. Avant, j’ouvrais la porte à mes collègues féminines, dois-je continuer à le faire ? » et Justine de lui rétorquer « il ne faut pas tomber dans la paranoïa ! C’est aussi une question de bon sens ! Il y a draguer et être méchant, irrespectueux, violent, etc. ». « On a tous un seuil de tolérance différent », nuance Yoann, « l’humour peut être une arme pour dédramatiser certaines situations ».

Des questionnements pour aller plus loin

Cette enquête exploratoire n’est bien sûr représentative que d’un nombre limité d’étudiants mais illustre fidèlement les réactions, opinions et interrogations relatives au phénomène #BalanceTonPorc parmi cette population. Le recueil de ces ressentis nous montre que ce mouvement soulève de nombreuses questions autour de la responsabilité des comportements individuels de chacun/e qui sont souvent le fruit de normes collectives plus globales que nous intériorisons et reproduisons, et qu’il est nécessaire de questionner.

Hommes et femmes sommes, inévitablement, pris dans ces « effets de système » auxquels nous contribuons d’une manière ou d’une autre, que nous le voulions ou non, que nous en ayons conscience ou pas. Les étudiants soulignent l’impérieuse nécessité de bousculer cet ordre des choses, de questionner ces comportements, de pouvoir en parler librement mais aussi, d’agir concrètement, de sanctionner et de réinventer des rapports de séduction entre les femmes et les hommes plus sains et égalitaires.

Les réseaux sociaux constituent un canal privilégié d’expression de ces points de vue et de ces affects, permettant à ces débats d’exister verbalement, et donc d’être pensés. Cette enquête nous révèle une fois de plus non seulement, l’importance des gender studies pour nous aider à voir plus loin que notre affect immédiat, à mieux comprendre les causes et les conséquences de nos comportements, mais également la centralité de la formation pour sensibiliser à ces questions.

Les hashtags ne seront certainement pas suffisants. Mais s’ils permettent aux femmes de s’exprimer, de sortir de la peur et de la culpabilité, et aux hommes de s’interroger sur leur propre comportement, alors ils auront été l’amorce, peut-être maladroite, peut-être grossière, peut-être trop brutale, d’une transformation nécessaire et souhaitable.


Tous les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes interrogées.

The Conversation

Sabrina Tanquerel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.



Source : http://theconversation.com/mouvement-balancetonpor...


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