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Articlophile : Bulletin de veille informationnelle
 
Amadou Lamine Sall | 31/01/2022

LA RONDE DES BÉRETS ROUGES, VERTS ET BLEUS : L’AFRIQUE RENOUE AVEC SES COUPS D’ÉTAT MILITAIRES ET CONSTITUTIONNELS !




Commençons par le commencement : Senghor. Il dit et répète souriant et malicieux à ceux qui lui demandent pourquoi le Sénégal n’avait pas jusqu’ici connu de coup d’État militaire : « Dans un pays où les officiers et les sous-officiers lisent le latin et le grec, il ne saurait y avoir de coup d’État militaire. Ce sont souvent les petits caporaux qui font des coups d’État ».
Ne souriez pas ! Le sujet est grave ! la culture compte. Elle est le fondement de tout développement humain. Elle est le premier investissement social et économique de toute civilisation. Senghor en avait fait son pari.  Pas un seul Président sénégalais ne peut effacer de son rétroviseur ce que ce poète et homme d’État a accompli. Combien de rues, de boulevards, d’écoles, d’universités, d’instituts par le monde, porte son nom pour son combat culturel et universel d’enracinement et d’ouverture aux autres cultures du monde ? Partout où la culture est absente, s’installent la violence, la barbarie, l’ignorance, la vanité. 
Bien sûr, il y a ceux qui sont pour les coups d’État et ceux qui sont contre. Ne tentons pas de les départager. C’est peine perdue. Chacun a ses raisons et ses convictions. Nous avons du mal à imaginer, comme Senghor, l’armée sénégalaise commettre un coup de force. Les officiers et sous-officiers qui se réveillent chaque matin devant leur miroir, prient Dieu de ne jamais se déshonorer et déshonorer leur patrie, en allant déloger un Président au Palais. On connait leur devise admirable et héroïque : « On nous tue on ne nous déshonore pas ». Cette devise aurait pu suffire et comme hymne national et comme devise de la République. Rappelez-vous encore dans la crise politique sénégalaise de décembre 1962 qui a mis fin au régime parlementaire bicéphale, cette histoire où, réveillé en pleine nuit par le Chef d’État-major des armées, le Président Senghor, en robe de chambre, la Constitution à la main, lit au Général l’Article qui faisait de lui le Chef des armées et non Mamadou Dia. Et tout s’arrêta là ! Admirable armée nationale ! Admirable Mamadou Dia au grand cœur qui, sitôt élargi de prison, ira sans rancune rencontrer Senghor. Que se sont-ils dit ? Voilà le Sénégal. Disons à nos hommes politiques que mieux vaut peser le mal avant de le commettre. Il existe toujours une possibilité de s’entendre sans que personne ne perde ni sa dignité ni son autorité. La politique devrait ériger cette culture en mode de mitoyenneté. C’est un leadership partagé qui grandit un pays ! 
Revenons à nos malheurs ! Nous assistons, de nouveau, en ce 21ème siècle qui s’ouvre, à des coups de force militaire et constitutionnelle répétitive qui nous peinent tous : le Mali, la Guinée Conakry et tout récemment le pays de Thomas Sankara. Ce légendaire soldat rentré dans l’histoire, aurait-il béni ce coup de force ? Par ailleurs, en Côte-d’Ivoire, à la place des militaires, c’est le Président qui entre dans la danse et commet un coup de force constitutionnelle. Comme en Guinée avec l’innommable Alpha Condé qui a tant déçu ! Repensez à l’opposant qu’il était ! Imaginez qu’il est docteur d’État en droit public, qu’il est passé par la Sorbonne et l’Université Paris 1 ! Comme la politique et l’exercice du pouvoir peuvent ruiner les biens de l’esprit. Désespérant ! Alassane Ouattara, quant à lui, il est encore là. Pour combien de temps ? La France veille sur lui plus que le peuple ivoirien. Paris tient la porte, le savon et la serviette. Elle fait la sentinelle. Cela en vaut le prix, car on est invité à table avec les plus gros morceaux. Ouattara reste tout de même un bâtisseur, dit-on, et un homme qui œuvre pour la paix mais en l’imposant par la force dans un pays réputé divisé, clanique, plein de barricades. Maintenir la paix par la force vaut-il mieux que laisser régner les libertés ? Déserter tous principes démocratiques, pour croire installer la paix et profiter encore illégitimement du pouvoir, serait-il le bon choix ? Ouattara le réussit pour le moment, même en ayant accompli une forfaiture constitutionnelle ! Ce Président, apprend -t-on, descendant de l’empereur Sékou Oumar Ouattara (1665-1745) est lui aussi docteur d’État en sciences économiques. Empereur pour empereur, il perpétue à sa manière l’héritage de la famille !
Revenons au Mali ! S’installer au pouvoir par un putsch militaire, est-ce résoudre enfin les problèmes nombreux qui se sont posées à la place des Présidents élus ? Ces derniers sont accusés d’incompétence, de corruption et surtout d’être des serviteurs à plat ventre devant l’ancienne puissance coloniale. Mais pourquoi donc l’armée malienne n’a pas pu combattre et chasser seul les djihadistes de son infini territoire ? Pourquoi a-t-on accepté de recevoir l’armée française, signer avec elle des accords de défense, combattre à ses côtés et se réveiller pour tout remettre en cause ? Arrivés au trône, ceux qui étaient hier soumis et dans les camps, changent donc la donne en réfutant la présence française et lui demandent de plier bagage ! 
Les Russes arrivent ! La France humiliée se rebiffe. Elle a quand même laissé ses enfants sur les champs de bataille. Cela ne doit pas s’oublier. Mais cela, semble-t-il, peut bien s’oublier, quand on découvre les jeux d’intérêts de la France qui tient à la mainmise des minerais maliens, dont les gisements d’or. Mieux : elle est accusée, vrai ou faux, de faire venir et de payer des djihadistes pour justifier sa présence militaire au Mali.  Nous savons tous que les Français ne sont pas au Mali pour les hanches d’une incandescente Touareg. Alors, pourquoi le Mali, découvrant l’ignoble jeu, ne laisserait-il pas les soldats maliens périr jusqu’au dernier des soldats français, pour compenser tant soit peu la razzia de leurs richesses pillées depuis des siècles par l’envahisseur gaulois au grand appétit ?  Mort pour mort, les deux guerres mondiales ont coûté à l’Afrique pour libérer la France. Ce furent un carnage et un deuil sans nom. En retour, ni respect ni considération pour les tirailleurs tombés au front. Nous connaissons l’ignominie de l’histoire. Ils n’ont pas été payés en retour. Rappelons vite ici un fait d’histoire émouvant :  devant un peloton d’exécution allemand, Senghor eut plus de baraka et échappa à la mort. Merci Seigneur de nous l’avoir épargné ! Mais ce qui est fait est fait. Embellissons : les Africains ne sont pas morts pour la France. Ils sont morts pour un idéal de paix, de confraternité. Blaise Diagne est venu les chercher. Ils ont donné leur vie à la France !
Disons-le : ce que la France tient encore à faire en Afrique, n’est plus possible ni permis. Cela doit cesser. C’est terminé. Ce sont les peuples qui, désormais, ont pris et la parole et les armes. Militaires ou civils, ceux qui ne suivront pas la voix de leur peuple, seront balayés. Cependant, rien n’empêche une coopération gagnant-gagnant, enfin équitable. Cependant, rien  ne pourra plus empêcher cette ouverture vers la Chine, la Russie, la Turquie, le monde arabe, l’Asie du sud, les États-Unis d’Amérique dont la timidité en Afrique étonne. Un ami dit ceci : « Là où la France vous construit un hôpital ou une route dans un délai de deux ans, la Chine vous le réalise en 8 mois ! Et ne nous dîtes pas surtout que la qualité n’y sera pas ! la Chine elle-même se défend : « A vous de choisir selon votre poche : nous avons du toc et du haut de gamme au-dessus de Dior, Cardin, Chanel, Givenchy, Lapidus, Y.S. Laurent, Ungaro, Courrèges, Vinci, Eiffage, Bouygues, Dumez ! »
L’Afrique ne serait-elle pas enfin fatiguée de nourrir et d’entretenir l’ancien colonisateur qui, sous d’autres formes, perpétuent inlassablement sa présence avec ruse, opportunisme et surtout arrogance ? C’est l’arrogance qui défavorise partout cette France que seule l’incandescence culturelle et artistique sauve du chaos. Comment expliquer qu’elle veuille coûte que coûte rester au Mali ? Comment expliquer qu’elle fasse semblant de partir en laissant sur place garde-robe et brosse à dents ? « A chaque lampe qui s’allume en France, le Niger, pour le citer, doit être remercié », dit un ami. Le nucléaire français doit tout au Niger qui alimente ses centrales en uranium, depuis Samory ! Que donne-t-elle en retour ? Encore si elle s’y prenait avec humilité et respect !
La notion et le principe de démocratie ne sont pas partout les mêmes. Au sein même de l’Union Européenne, des pays tournent le dos à cette démocratie appliquée à Paris, Londres, Bonn ou Bruxelles. La Russie comme la Chine ont choisi la démocratie qui leur ressemble et qui sied le mieux à leurs choix idéologiques. L’Europe les accusent de dictature et de totalitarisme. Pourtant ils ont le droit d’être différents. Ils ont choisi, à tort ou à raison, de servir d’abord le droit au développement avant celui des droits de l’homme. Condamnable ? C’est un long débat ! Le suffrage universel est certes si précieux. Certains pays le confient à leur parlement. Il est la plus belle des parures de la démocratie. Pourtant, dit encore un ami, « Aux États Unis d’Amérique où les libertés sont sacrées, seuls deux partis politiques vont aux élections présidentielles. D’autres le voudraient, de courant différent des Démocrates comme des Républicains. Mais ils ne peuvent pas exister. La démocratie comme le suffrage universel y deviennent alors ambigus, nous ne disons pas inexistants, sinon Donald Trump n’aurait pas eu accès à la Maison Blanche à la place d’Hillary Clinton mieux plébiscitée en voix et suffrages. Le système électoral Américain, c’est connu, est complexe et labyrinthique, complexe comme sait l’être un Américain pour qui le monde s’arrête à New-York et au Nevada ! La géographie n’est pas leur tasse de thé ! »
Revenant aux putschs militaires et constitutionnels, les uns comme les autres, colonels en mission de sauvetage ou Présidents civils scotchés au pouvoir, piétinent suffrage universel et Constitution établie, confisquent les libertés, se dérobent au droit et musèlent les juges. Combien de temps faudra-t-il encore à l’Afrique, depuis près de 65 ans d’indépendance, pour amorcer de nouveaux virages, loin des coups d’État militaires et constitutionnels ? Encore beaucoup de temps sans doute, sauf raccourci. Intéressant d’écouter ici ce que nous apprends froidement l’écrivain et homme politique Dominique de Villepin : « La France a déjà échappé plusieurs fois au naufrage malgré les obstacles dressés sur sa route : la guerre de Cent Ans, les guerres de Religion, la Fronde, la Révolution française, la Commune, les deux conflits mondiaux, la décolonisation [.]. De la Fronde à Mai 68 en passant par les chocs révolutionnaires et les coups d'État, poursuit-il, le passé de la France témoigne d'une propension naturelle à la guerre civile et à la division. Un siècle a été nécessaire pour passer de la Révolution à la République, un autre pour trouver un équilibre satisfaisant entre la démocratie parlementaire et la primauté de l'exécutif. » Tout est dit ! 
Il s’agit enfin, parce qu’il est temps que nous arrivions à la fin des fins, de créer une force internationale militaire d’intervention et d’ingérence pour freiner les coups de force militaire et constitutionnelle qui piétineraient le choix libre des peuples sorti des urnes. Ce serait un moyen fort de prévenir les coups d’État militaire et constitutionnel, quelles que soient leurs justifications. Utopie ? Rêve ? Mais le rêve, c’est de vouloir autre chose que le présent ! Bien sûr, il faudra avant tout que l’Afrique prenne enfin son fauteuil au sein du Conseil de Sécurité de l’Onu. Cette puissante et déterminante force internationale militaire d’intervention aiderait la démocratie et les libertés à mieux être respectées, acceptées. Le droit d’ingérence est devenu une nécessité. Comme le droit au développement.  C’est comme le climat ! Si nous le gérons chacun à son niveau et comme chacun le souhaite souverainement, faisons vite nos valises si nous aurons même le temps de les faire !  Nous sommes déjà victimes de températures implacables, de maladies et de virus triomphants.  L’horloge tourne. 
La configuration géopolitique de notre monde est étrange, suicidaire : on sait tous que nous serons peu à assister de notre vivant à des coups d’État militaire ou constitutionnel en France, en Allemagne, en Belgique, en Italie, à Vienne ou Stockholm. Ajoutons-y la Russie et la Chine taxées de pays rétrogrades et totalitaires. Pourtant l’armée ne gouverne pas. Elle est plutôt disciplinée et bien gouvernée. Elle est patriotique.  Mais c’est la norme qui veut que l’Occident et ses alliés outre atlantique veillent sur leur vaniteuse primauté et décident seuls qu’ils sont les seuls civilisés, les seuls vrais démocrates, même si leur peuple sort des supermarchés avec un pain sec, sans beurre ni fromage. Pourquoi alors ceux qui ont encore le beurre et le fromage devraient-ils être bannis ? Pourquoi l’Afrique devrait-elle continuer à accepter le fouet, le vol et le viol, faire le lit, mettre la table, apporter la nourriture, servir le dessert et aller se coucher le ventre vide ? 
« Si un peuple est plus éveillé que l’État, il faut changer l’État ! » Mais il est utopique qu’un État comble toutes les attentes d’un peuple, encore plus quand un État se trompe en servant en premier le prince, son électorat et son parti. Que peut-on d’ailleurs reprocher à un Président quand, élu par le peuple, il applique l’offre politique pour laquelle il a été élu ? La seule noble issue est de s’élever et en s’élevant élever son pays, être à égale distance et se convaincre que tout ce que l’on laissera de grand, le sera souvent contre sa majorité. La majorité est toujours une impasse et elle ne sert souvent qu’elle-même Tout est complexe ! Il est souhaitable qu’un Chef d’État favorise d’abord l’écoute de son peuple sans se boucher non plus les oreilles face à ses opposants. Ces derniers sont comme un étrange soleil qui se lève à la fois à l’est, l’ouest, nord et sud. Ils pratiquent la chasse à courre et la horde traque un seul et unique gibier : le Président. Ils font leur job mais c’est le Président qui est élu, et qui comme tel, doit s’occuper et gagner la confiance de son peuple et laisser aboyer sans cyanure jetée à la meute !
Nos coups d’État militaires et constitutionnels nous rabaissent, nous minorent, fragilisent notre marche vers le développement. Les foules qui hurlent et scandent les noms des putschistes dans les rues d’Abidjan, de Bamako, de Conakry, Ouagadougou, hier Abidjan, Banjul, Kinshasa, Niamey, Cotonou, sont les mêmes qui attendent les soi-disant militaires sauveurs au pied de leurs marmites vides, de leurs enfants sans chaussures et sans école. La misère elle, ne bouge pas. Elle les attend à la maison. Elle leur montre une famille affamée. Elle leur montre une bougie éteinte et une lampe sans pétrole. Elle creuse des fosses sans cercueil et coud des brassards rouges avant de nouveau le sang et la mort dans les rues. Un éternel recommencement !
 L’Afrique dont nous rêvons est pour le moment plus belle que nous. Nous ne sommes pas beaux en ce moment. Battons-nous pour elle, pour nous aussi et pas seulement pour nos enfants. Nous les vivants, nous avons le droit d’avoir une tombe, mais il n’y a même plus de terre.
Arrêtons la ronde des hyènes !

Amadou Lamine Sall - poète
Lauréat des Grands Prix de l’Académie française 


Source : https://mafrique.articlophile.tech/mirador/c/0/i/6...





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