Hamid DERROUICH - Republié ici le Vendredi 20 Avril 2018

Etude : Mohammed VI, The African


La Nouvelle Tribune - jeudi 10 novembre 2016



En 2007, Nicolas Sarkozy prononce son tristement célèbre discours de Dakar où il explique, suivant sa propre vision post-coloniale, que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ».

Le 6 novembre 2016 àDakar aussi, Mohammed VI prononce le sien. Mais contrairement àSarkozy, Mohammed VI n’a pas de complexe colonial. En Afrique, le Roi se sent comme chez lui, pour reprendre l’adage populaire àl’adresse de l’invité qu’on apprécie tellement au point de le considérer comme faisant partie de la famille. « Ce discours, prononcé àpartir de cette terre accueillante (Sénégal), traduit tout l’intérêt que nous portons ànotre continent. » disait le Roi.

Le discours royal de Dakar est àla fois historique et symbolique. Historique car c’est la première fois que le Souverain du Marocs’adresse au peuple marocain de l’extérieur du Royaume dans une occasion aussi importante que la célébration du 41ème anniversaire de la Marche Verte. Symbolique, parce que ce discours consacre une restructuration de la politique étrangère du Maroc. Une restructuration qui a pour matrice fondatrice la communauté de destin. En prononçant ce discours, avec en arrière plan la carte de l’Afrique unie et surtout sans frontières, Mohammed VI scelle le retour du pays vers son espace géographique et civilisationnel naturel.

Sur les traces de Léon l’Africain

Dans Description de l’Afrique, Léon l’Africain, de son vrai nom Hassan al-Wazzan un diplomate et explorateur d'Afrique du nord du XVe – XVIe siècle, fait le récit d’un métissage culturel extraordinaire. Il va et vient en toute conscience entre la chrétienté et l’islam, entre l’Europe et l’Afrique. Sa vie, était celle d'un grand voyageur et d'un négociateur. Ses missions politiques et commerciales le menèrent àtravers tout le Maroc du Rif au Souss, des Doukkala au Tadla, du Tafilalet aux zones présahariennes, ainsi que dans tous les pays du Maghreb, de l'Arabie, de l'Afrique saharienne, àConstantinople et en Égypte. Le récit décrit dans ses moindres détails la profondeur de l’Afrique musulmane. Le Maroc y occupe une place notoire, non seulement parce que l’auteur, homme au savoir étendu, y puise ses origines, mais aussi parce qu’il a représenté, de par sa position, le pont entre le monde méditerranéen et Bilad Al-Sudan (littéralement le pays des noirs).

Les routes caravanières ont servi de canaux d’échanges commerciaux et culturels et ont permis àl’islam d’atteindre l’Afrique noire. Ainsi, durant des siècles, la ville de Sijilmassa, dans le Tafilalet au Sud du Maroc fut la principale base nord-africaine du commerce transsaharien. Sa position de carrefour apparaît comme évidente lorsqu’on compte les jours de marche la séparant des autres pôles commerciaux de la région. Six jours pour la région du D’râa, neuf àonze pour Fès, vingt pour Tanger et cinquante pour Kairouan. Vers le sud, cinquante jours pour Aoudaghost (en Mauritanie). Tout en étant la porte du désert, la ville jouit d’un rôle important pour les caravanes venues du nord qui doivent s’y approvisionner pour les deux mois de marche àtravers 1.500 à1.800 kilomètres de désert.

Avec le règne des Almoravides, l’autorité religieuse du Sultan s’étend jusqu’au Sénégal. Sous le règne des Almohades, l’empire chérifien allait du Sénégal àl’Èbre en passant par Constantine. Le Sultan Al-Mansour (1578-1603), après avoir consolidé son pouvoir, lance la célèbre expédition de Tombouctou en 1590. Une grande voie de commerce relie désormais l’Espagne musulmane au Niger. Les ports d’Afrique du Nord abritent des colonies de marchands catalans, pisans ou génois qui donnent une impulsion àl’économie maghrébine.

Dès lors, l’africanité du Maroc n’est pas seulement géographique, elle est surtout civilisationnelle. C’est aussi une africanité qui s’articule autour de l’idée du Grand Maroc mise en avant contre les multiples projets d’amputation engagés par des puissances coloniales. Ces dernières reconnaissaient en la personne du Sultan le symbole de ce Grand Maroc en faisant référence aux liens d’allégeance entre les tribus subsahariennes et les dynasties marocaines.

En février 1924, le maréchal Lyautey écrit : « (…) je ne suis nullement d’accord avec M. le ministre de la Guerre pour ce qui concerne les limites sahariennes de l’Empire chérifien. J’estime que le Maroc a, dans le Sahara, une frontière commune avec l’Afrique occidentale Française (…). Je ne puis qu’appeler toute l’attention de Votre Excellence sur l’importance de la question pour ce qui regarde le Maroc dont la France a solennellement garanti l’intégrité (…) Au surplus, sans qu’il soit, je pense, nécessaire d’insister davantage sur ce point, l’histoire des dynasties marocaines suffit àdémontrer que, de tout temps, les Sultans ont exercé sur cette partie du continent une action spirituelle, et, parfois, effective incontestée ». Or, comme le souligne àjuste titre Bernard Lugan (Géopolitique, N° 57, 1997), « Quand les partages coloniaux amputèrent le royaume chérifien de son « Sud », c’est une partie de ses assises nationales qu’ils coupèrent puisque cinq des sept dynasties marocaines sont sorties du creuset saharien ou présaharien. »

Au-delàde ce contexte colonial troublé, force est de reconnaître que l’influence n’était pas unidirectionnelle. Il y a eu bel et bien interaction entre le Maroc et l’Afrique. Le Royaume a été aussi (il est toujours) influencé par la pluri-identité des puissances humanistes et esthétiques de l’Afrique noire qui ont fasciné plus d’un intellectuel, de l’écrivain marocain Mohammed Khaïr-Eddine au mage et poète sénégalais Léopold Sédar Senghor. « On déambule (àTafraout), écrit Khaïr-Eddine (Légende et vie d’Agoun’chich, 2001), nonchalamment entre les étoffes chatoyantes qui donnent aux devantures des boutiques un cachet comparable àcelui qu’on retrouve au centre de Dakar car l’Afrique noire exprime ici la ciselure de son mental sensible. C’est le point de convergence heureuse de deux cultures, la berbère et la négro-africaine. Cet art se manifeste dans les moindres choses, les infimes objets, les poteries comme le fer forgé. A travers lui, on discerne le génie de ces peuples qui essayent d’oublier la haine, la traite ancienne et actuelle et qui pratiquent le métissage biologique et culturel sans arrière-pensée.»

Senghor, quant àlui, met en poésie les rythmes transsahariens de l’âme polyarchique marocaine. Dans « Était-ce une nuit maghrébine ? », Senghor abolit la frontière imaginaire qui sépare le Maroc de sa matrice subsaharienne. Il décrit la civilisation marocaine traversée par des ethnomusiques associées àdes rituels comme ceux des Gnawa qui font partie du patrimoine oral de l’humanité. L’ethnomusique et l’ethnochorégraphie des afro-marocains sont indissociables de la négritude de Césaire et de la civilisation de l’universel de Senghor.

Le Grand Maroc et l’Afrique post-coloniale

La thématique du Grand Maroc divisé sera utilisée aussi bien par le Roi Mohamed V, puis par le Roi Hassan II, que par le parti nationaliste de l’Istiqlal et sa figure de proue Allal El Fassi. Ce fervent partisan de l’expansionnisme marocain publia en 1956 une carte du Grand Maroc.
A la Conférence des partis du Maghreb Arabe en 1958 dans la ville de Tanger, El Fassi, ancien secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, résumait en ces propos son idée du Grand Maroc : « Nous ne serons vraiment indépendants que lorsque nous aurons entièrement reconquis les terres de nos pères glorieux. Ces terres vont de Tanger, où je vous parle, jusqu’au fleuve Sénégal, jusqu’àla ville de Saint Louis qui est Marocaine, comme sont marocains aussi et appartiennent ànotre maître le Roi, Tindouf, Colomb-Béchar, les terres du Rio de Oro et du Soudan jusqu’àTombouctou, jusqu’au fleuve Niger ! »

Dès le 17 août 1956, le président du Conseil de la Couronne annonçait que le Maroc s'en tiendrait àses frontières historiques. L’idée de rétablir les frontières historiques du Maroc se situe aux antipodes du principe de l'uti possidetis juris, consacré par l’ancienne OUA. Il s’agit ici d’une opposition entre deux grands principes. Celui de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation et celui d’un jus religiosis fondé sur l’acte de la Bay’âa. Autrement dit, la vision marocaine oscille entre une conception occidentale de l’État consacrée depuis le Congrès de Vienne de 1815 constituant aujourd’hui encore l’ossature du droit international et une conception islamique déterminée par la notion de Oumma, communauté de foi régie par l’islam sur un espace dynamique et non statique.

En réalité on constate, dans les arguments de la diplomatie marocaine au sujet des frontières une association des deux principes. Tout en faisant référence aux documents juridiques comme le traité d’Algesiras, les conventions hispano-françaises et franco-britanniques sur les frontières du Royaume, la diplomatie marocaine mentionne aussi l’acte d’allégeance (Bay’âa) qui a toujours uni les tribus du Sahara avec les dynasties qui se sont succédées au Maroc.

Ainsi, le 27 juillet 1957, Mohamed V, recevant une délégation mauritanienne déclarait : « Chenguit a toujours été pour le Maroc la citadelle d'une culture arabe qui a doté celui-ci pendant des périodes continues de professeurs et de grands hommes de lettres qui avaient laissé des traces visibles dans le courant de la vie scientifique de ce pays ». A la suite de quoi, le Sultan désigne deux délégués ordinaires du Sahara àl'Assemblée nationale et crée, le 10 novembre 1957, une direction des affaires sahariennes et frontalières auprès du ministère de l'Intérieur qu'il confie àAllal El Fassi.

Le 25 février 1958, le Sultan Mohamed V prononce un discours àM'hamed-el-Ghislane aux portes du Sahara. « (…) Ce qui fait notre joie c'est d'être reçu au village de M'Hamed, qui est la porte du Sahara marocain, par les fils de ceux qui ont reçu notre aïeul dans un autre village, des Regueibat, des Tekna, des Ouled Delim et d'autres tribus de Chenguit, et de les entendre accompagnés de leurs hommes de loi et de lettres, nous réaffirmer, comme leurs pères l'ont fait ànotre aïeul leur attachement au trône alaouite et leur appartenance au Maroc par des liens étroits qui ne peuvent être tranchés. (…) Nous réaffirmons ànotre tour que nous continuerons àœuvre en tout ce qui est notre pouvoir pour recouvrer notre Sahara et tout ce qui, par le témoignage de l'histoire, et par la volonté des habitants, revient de droit ànotre Royaume ».

En mars 1958, le sultan crée une commission d'études consultatives sur les questions sahariennes présidée par Mehdi Ben Barka avec Allal El Fassi et Maa el Aïnin, le cheikh de Smara – Rio de Oro et Saguiet el Hamra – comme membres.

Pendant ce temps, l'Armée de libération nationale du Maroc prend le contrôle des tribus de la Seguiet-el-Hamra et du Rio de Oro et installe partout un embryon d'administration. Cette armée est àpied d'œuvre pour une action en direction de la Mauritanie et comprend près de trois mille hommes. En riposte, les gouvernements français et espagnols montent conjointement l’opération “Écouvillon’’.

Le Maroc saisit l'ONU en 1959. Mais Mokhtar Ould Daddah s’active au sein de la Ligue Arabe contre les positions marocaines. L'indépendance de la Mauritanie est déclarée le 28 novembre 1960 poussant le Sultan àchercher des appuis auprès des chefs d'États nouvellement indépendants. Or, la majorité de ces derniers se regroupent sur la base de leurs convergences idéologiques et politiques. Par conséquent, une alliance avec les uns entraînerait directement l’opposition avec les autres.

Néanmoins le Maroc finit par trouver écoute auprès de certains pays africains comme le Mali, la Guinée, le Ghana et l’Egypte. Cela s’est traduit par la tenue au Maroc du 4 au 7 janvier 1961 d’une conférence qui donnera naissance au Groupe de Casablanca dont l’objectif était de neutraliser l’action du Groupe de Brazzaville. Les pays présents adoptent une motion soutenant les revendications marocaines. Mais très rapidement, ces pays reconnaîtront l'indépendance de la Mauritanie.

L’africanité du Maroc et la marocanité du Sahara

« Si Je me suis adressé àtoi, affirme Mohammed VI dans son discours de Dakar du 6 novembre 2016, ce même jour de l’année dernière, àpartir de Laâyoune, au Sahara marocain, au sujet de l’Afrique, je m’adresse àtoi maintenant depuis le cœur de l’Afrique au sujet du Sahara marocain ». Le Roi érige ainsi l’Afrique en espace vital du Royaume. Il pallie des années d’absence au sein de l’Union Africaine qui a causé beaucoup de tort aux droits inaliénables du Maroc au Sahara.

En effet, lorsqu’en 1984, le Maroc quitte l’ancienne OUA en contestation de la reconnaissance de celle-ci de la fantomatique RASD, il devient vite, malgré lui, un acteur de la sécurité intérieure et extérieure de certains États africains. Il fallait contrer l'offensive diplomatique algéro-libyenne et les critiques de certains pays africains dits progressistes. En Afrique Noire, la politique saharienne du Maroc fut sévèrement jugée. Pour ces pays, les revendications marocaines sont inconcevables au regard de deux principes sacralisés par l’OUA, àsavoir le droit des peuples às’autodéterminer et l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation.

Si ce retrait de l’ancienne OUA laissait entrevoir des lendemains incertains pour la diplomatie marocaine, il permettait en même temps au Maroc de construire librement ses alliances en s’affranchissant des susceptibilités de l’OUA. Ainsi, même la Libye, alors un des grands soutiens de l’entité RASD, opère un revirement diplomatique en faveur du Maroc. Elle signe le Traité d’Oujda en 1984. En échange, le Maroc déclare, contre la volonté de la France, sa neutralité sur la question Tchadienne. Par ailleurs, la proposition marocaine concernant l’organisation d’un référendum sur le Sahara formulée au Sommet de Nairobi de juin 1981, permet au Royaume de gagner du temps et de repenser sa stratégie.

Par ailleurs, la Mauritanie, qui hier était en conflit avec le Maroc, devient un de ses renforts diplomatiques. Après s’être déclarée neutre au sujet du Sahara, la Mauritanie subit les harcèlements du Polisario qui a installé une base arrière sur son territoire. L'alliance Maroc-Mauritanie présente un triple avantage pour Rabat. Elle désamorce la rivalité entre les deux pays, elle neutralise les liens de la Mauritanie avec l'Algérie et le Polisario et elle permet au Maroc de mobiliser et d'obtenir le soutien des pays arabes et africains, amis de la Mauritanie.

De son côté, le Maroc intervient en faveur de la Mauritanie lorsqu'en 1989, des affrontements sanglants opposent Sénégalais et Mauritaniens àDakar et àNouakchott et soutient l’intégration de la Mauritanie àl'Union du Maghreb Arabe.

Sur un autre plan, une quête du prestige diplomatico-militaire, qui ne saurait se dissocier de la défense des intérêts suprêmes du Maroc, caractérise la pratique de la politique africaine du Maroc. L’intervention du Royaume, sous la bienveillance de la France sous Giscard d’Estaing, dans la stabilisation du Zaïre (actuelle République Démocratique du Congo), en témoigne. Toutefois, tout en évitant de prêter le flanc àla critique de certains pays africains qui l’accusent de vouloir s’ériger en gendarme de l’Afrique, le Maroc montre sa capacité àintervenir loin de ses bases et àjouer un rôle stabilisateur dans la région. Mais le point le plus significatif de cette intervention au Zaïre c’est que sur le plan diplomatique, Rabat assimile le dossier de la province méridionale du Shaba àcelui du Sahara.
Quelques mois avant l’engagement au Zaïre, le Maroc serait intervenu au Bénin contre le régime marxiste de Mathieu Kérékou. Saisi, le Conseil de Sécurité ordonne une enquête sur les événements survenus àCotonou le 16 janvier 1977. Les autorités de Cotonou accusaient ouvertement le Maroc d’ingérence : « (…) le Royaume du Maroc, et son chef Hassan II, écrit Steffen Wippel (Les relations transsahariennes àl’époque contemporaine. 

2003), qui a mis àla disposition de l’armée des mercenaires, pour leur entraînement et leur mise en condition, la base militaire de Benguerir près de Marrakech, a également fourni une aide technique (transports, armes, vivres) et une assistance financière ». Hassan II rejeta en bloc ces accusations dans son discours du 3 mars 1977 où il déclare : « Notre position àl’égard de (cette affaire) ne peut donc être définie que par (…) le rejet catégorique d’accusations aussi gratuites, aussi insolentes et qui révoltent la conscience ».

L’aide àl'Union Nationale pour l'indépendance Totale de l'Angola UNITA figure aussi dans les annales des interventions marocaines en Afrique. La question angolaise constituait une des manifestations de la guerre froide et le Maroc a fait le choix de s’allier au bloc occidental. L’UNITA est alors soutenue financièrement, diplomatiquement et militairement par des pays occidentaux comme la France, la Grande Bretagne, les États-Unis et par des pays arabes et africains comme l’Égypte, le Gabon, l’Arabie Saoudite et le Maroc. Plus tard, Jonas Savimbi reconnaîtra l’aide marocaine (Jeune Afrique, août 1984).

Enfin, rappelons la participation àl’opération onusienne Restore Hope lancée le 3 décembre 1992 en Somalie. Le Maroc a mis àdisposition de l’ONU un contingent de 1250 hommes composé majoritairement de personnel médical et paramédical.

La revitalisation de l’héritage relationnel

L’approche politico-militaire qui a tant marqué la conduite de la politique africaine du Maroc a mis longtemps àse reconfigurer. Les dirigeants marocains, et àleur tête Hassan II qui avait pourtant assimilé le Maroc àun arbre séculaire dont les racines trouvent leur essence dans le sol africain, ont souvent relégué au second plan les aspects coopératifs et humains dans leur approche politique des rapports avec l’Afrique.

Avec Mohammed VI, il ne fait aucun doute que les relations entre le Royaume et l’Afrique s’inscrivent dans le cadre d’une revitalisation tant sur le plan des politiques engagées en direction de l’Afrique que sur celui des relations avec les peuples africains. La circulation des biens, des capitaux et surtout des individus rend cette revitalisation àla fois intelligible et nécessaire. Dans un message adressé au Forum des adeptes de la Tijania, organisé en juin 2007 àFès où repose le fondateur de la Tarika Cheikh Sidi Ahmed Tijani, Mohammed VI rappelle qu’ils sont (adeptes de la Tarika) restés « fidèles aux liens étroits tissés avec les rois du Maroc, notamment par la reconnaissance du statut de Commandeur des croyants qu'incarne le Roi du Maroc ». L’aura que confère au Royaume ses relais confrériques, l’a amené àproposer en 2013 des formations aux imams africains au sein de l’institut Mohammed VI de formation des imams morchidines et morchidates. Le Maroc propose désormais, dans un esprit de gagnant-gagnant, son savoir-faire et la diversité de ses outils d’influence.

La revitalisation de ses relations avec l’Afrique qu’opère actuellement le Royaume emprunte deux voies originales. La première consiste àpalier les lacunes d’une gestion àdistance de la politique africaine du Maroc. Les dirigeants marocains avaient jusqu’alors brillé par leurs déplacements rarissimes, pour ne pas dire inexistants, dans les pays africains. Hassan II s’était presque abstenu de visites en Afrique et n’en avait effectué qu’une seule au Sénégal en 1964. En revanche, les chefs d’État et de Gouvernement des pays africains se sont beaucoup déplacés au Maroc.
Ce déséquilibre, Mohammed VI compte bien y remédier non seulement en visitant fréquemment les pays africains, mais en exhortant le gouvernement àfaire de même. « Nous attendons également des ministres, a insisté le Roi, qu’ils attachent àl’Afrique le même intérêt qu’ils accordent àleurs missions et àleurs déplacements dans les pays occidentaux ».

La deuxième voie concerne le renforcement d’une coopération économique Sud-Sud par l’engagement d’entreprises publiques marocaines chevronnées et l’implication davantage du secteur privé. Au Sommet UE/Afrique tenu au Caire en Avril 2000, Mohamed VI annonce la suppression de la dette des pays les moins avancés d’Afrique contractée auprès du Royaume et l’abolition de toutes les barrières douanières appliquées àleurs exportations. Un an plus tard, il participe au Sommet France-Afrique àYaoundé. Après avoir soutenu le plan sénégalais du développement économique en Afrique OMEGA, il soutient aujourd’hui le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique).

En 17 ans de règne, Mohammed VI a effectué 37 visites officielles en Afrique où le Royaume compte désormais une trentaine d'ambassades et a remplacé récemment 80% de ses ambassadeurs. Comme par le passé où les premiers contacts avec l’Afrique noire s’étaient produits grâce au commerce caravanier, aujourd’hui encore c’est sur fond de relations commerciales que le Royaume revitalise sa politique africaine. Les orientations actuelles de la politique africaine consistent àaménager un cadre juridico-institutionnel où peuvent se développer les initiatives du secteur privé et les partenariats économiques intégrés. L’objectif est de substituer aux formes classiques de coopération technique et administrative un investissement massif du secteur privé.

Il s’agit principalement d’atténuer les craintes de ce secteur largement focalisées sur le risque politique et ses conséquences sur la garantie des investissements. « Ainsi, àtravers ses agences compétentes dans ce le domaine d’échange économique (le Centre Marocain de Promotion des Exportations), le Maroc envoie des missions commerciales dans les pays partenaires, soutient la participation aux foires et organise des expositions de vente. Aux délégations officielles se joignent régulièrement de grandes délégations de représentants du patronat marocain qui signent des accords de coopération et d’investissement et mettent en place des conseils d’hommes d’affaires.

Dès l’année 2000, un grand nombre d’entreprises marocaines publiques et privées s’installent en Afrique. Royal Air Maroc (RAM) contrôle Air Gabon, possède des participations dans le capital d'Air Sénégal et a signé avec la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (Cemac) un protocole d'accord sur la création d'une compagnie aérienne sous-régionale, baptisée Air Cemac. La Compagnie Marocaine de Navigation (COMANAV) assure pour sa part des liaisons maritimes entre le Maroc et certains pays africains. Mohammed VI lui-même avait ordonné àla compagnie maritime de trouver une solution pour le désenclavement de la région de la Casamance, restée isolée du monde entre 2002 et 2004 après le naufrage du navire qui reliait Dakar àZinguichor.

Des banques marocaines ont activement intégré le marché africain, àl'instar de la BMCE Bank et d’Attijariwafa Bank. MarocTelecom intervient àhauteur de 50 % dans le capital de la société mauritanienne Mauritel et contrôle àhauteur de 51 % l'opérateur de télécommunication Gabon Télécom il opère également au Mali, au Burkina Faso, etc.

Managem, filiale minière de l’ONA, a signé des partenariats pour la production d’or et de cobalt au Congo et au Gabon. Elle est également présente en Guinée, au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Le groupe CCGT (consortium de Bâtiment et Travaux Publics) est très actif en Guinée où il a décroché des projets d’aménagement de périmètres agricoles. Au Sénégal, il est aussi présent dans les plus grands chantiers publics (notamment les routes).

Des groupes pharmaceutiques marocains opèrent aussi en Afrique subsaharienne comme le laboratoire Sothema et son unité de fabrication de médicaments West Afric Pharma au Sénégal. Ynna holding poursuit, en plus de son métier classique (bâtiment et travaux publics) des projets d’hôtellerie et de tourisme au Sénégal, au Gabon et en Guinée équatoriale en plus de son implantation au Mali et en Mauritanie.

Globalement, les investissements du Maroc en Afrique, s’ils restent inférieurs àceux de l’Afrique du Sud, du Kenya et du Nigeria qui, combinés, représentent près de 68 % des investissements directs intra-africains, ont connu un bond important. De 8 % en 2007, ils sont passés à22 % en 2014. Selon la direction des études et des prévisions financières, le Maroc consacre désormais 60 % de ses investissements directs étrangers àl’Afrique subsaharienne en se positionnant notamment sur la dorsale ouest-africaine, de la Mauritanie au Gabon.

Ce redéploiement marocain en Afrique n’est pas sans susciter quelques inquiétudes des milieux d’affaires français particulièrement au Sénégal. Mais cette énergie redoublée avec laquelle le Maroc intensifie ses actions en Afrique subsaharienne, même si elle s’exerce en priorité en Afrique francophone, n’est pas conçue comme une concurrence faite àla France. Au contraire, il semble que le Maroc vise àétablir des actions tripartites desquelles pourrait émerger un nouveau modèle de coopération. En effet, une présence renforcée en Afrique de l’Ouest servirait de vitrine du savoir-faire marocain en direction de toute l’Afrique subsaharienne et lui permettrait d’occuper la fonction d’intermédiaire entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe.

Mi-juillet 2016, le Roi avait émis le souhait pour le Maroc de réintégrer l'Union Africaine. Ce retour, qui doit être validé par un vote, donne lieu àune sourde lutte d'influence avec l'Algérie au sein de l'organisation. Mais les manœuvres du voisin n’affectent en rien « le Maroc (qui) dispose d'une majorité écrasante pour occuper son siège au sein de la famille institutionnelle africaine » comme l’a assuré Mohammed VI. « Et lorsque nous annonçons notre retour, nous ne demandons la permission de personne pour obtenir notre droit légitime », a-t-il lancé. Ce retour « ne changera rien dans nos positions immuables concernant la marocanité du Sahara », a-t-il ajouté. « Il nous permettra plutôt de défendre nos droits légitimes et de corriger les contre-vérités colportées par les adversaires de notre intégrité territoriale, notamment au sein de l'organisation africaine ».

Un retour au sein de l’UA ne sera pas bénéfique qu’au Maroc. Il le sera également pour beaucoup de pays africains qui voient dans le Royaume un porte-voix fiable de l’Afrique dans le monde. Son enracinement africain, sa profondeur historique et son expérience multisectorielle prédisposent le Maroc àjouer le rôle de force de proposition capable de trouver des solutions objectives aux diverses problématiques (terrorisme, questions migratoires, changement climatique, intégration économique, développement culturel…) en respectant les intérêts et les spécificités des peuples africains.

Hamid DERROUICH Docteur en Science Politique – Réalisateur de Documentaires


Notez

Articles | Notes